13/09/2010

Cinq Pages

couverture 5 pages.jpgTitre : Cinq pages

Auteur : Josette Lambreth

Année de sortie : 2010 

Josette Lambreth est née à Tournai en 1958 et habite Hérinnes depuis toujours. Mariée à Dominique Delplanque, elle a trois fils.

Après des études latines aux Ursulines de Tournai, elle accomplit une licence en philologie germanique à l’U.C.L. Elle enseigne actuellement le néerlandais et l’anglais à l’Athénée royal de Comines.

Cette fille de la campagne aime les joies simples, la nature et pratique le chant ainsi que la clarinette qu’elle joue dans l’orchestre du Brass Band d’Hérinnes.

Son intérêt pour l’écriture remonte à son enfance. Cultivant plus particulièrement la poésie classique depuis une décennie, elle participe régulièrement à des concours littéraires et a déjà récolté en quelques années de nombreux prix prestigieux en Belgique et surtout en France.

Son penchant pour les langues l’a également tout naturellement portée vers le picard dans lequel a baigné son enfance. De sa plume sont également sorties des nouvelles, dont un certain nombre ont été primées, des monologues picard/français en vers. Le dernier né : « Cinq pages… », un roman documentaire sur les us et coutumes des campagnes de sa région aux environs de 1900.

Extrait



Charles ouvrit des yeux ronds : de la sauge dans du lait, quelle drôle d’idée ! Convaincu des médiocres qualités gustatives de cette boisson, il eut envie de manifester son écœurement, mais il se contint. Son aïeul, sans se douter des pensées qui animaient le jeune homme, continuait avec enthousiasme : « Au moment des lourds travaux comme la moisson, on pouvait ajouter un œuf cuit mollet par ouvrier. A moins que ce dernier ne préfère le gober, sur le champ, pour se rafraîchir. Certains le battaient dans un récipient, avec du sel, du poivre, des fines herbes et y trempaient leur pain. Les enfants, eux, y avaient exceptionnellement droit, mais ça pouvait se limiter à un œuf à la coque pour deux !

  • Pff… On ne peut pas dire qu’ils étaient gavés avec ça !

  • Non. Mais ils étaient contents quand même. Je suppose, entre parenthèses, que tu sais que jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle et même bien au-delà chez beaucoup d’entre eux, il n’y avait ni tracteur ni moissonneuse-batteuse chez les fermiers. On se servait d’outils et de machines plutôt rudimentaires. Ainsi que d’animaux et de bras.

  • J’avoue que j’ai un peu de mal à me représenter ce que vous voulez dire…

  • C’est assez simple, pourtant. Il y avait jadis bien plus de fermiers que maintenant, avec des exploitations moins grandes, sauf quelques-uns plus fortunés. Vivre de l’agriculture, c’est dépendre d’abord des conditions météorologiques notamment pour labourer, ensemencer les champs mais aussi pour récolter. A la fin du dix-neuvième siècle et au moins jusqu’à la première guerre, donc, parfois plus tard encore pour certains exploitants, surtout les petits, les gens ne pouvaient compter que sur des outils et des machines peu sophistiquées pour faire une partie du travail. On se servait de lourds chevaux de trait ou de bœufs, dont le nombre pouvait varier en fonction de la richesse du propriétaire, pour tirer les machines agricoles. Les charrues, les herses, les bineuses, les rouleaux ou les tombereaux aux roues en bois fabriquées par le charron local, remplis de céréales en gerbes, de foin ou de betteraves, par exemple. Ou de fumier, bien sûr, qu’on déchargeait sur la terre et épandait à la main avec une espèce de râteau à quatre dents qu’on appelait d’ailleurs « croc à fumier ».

  • Ca devait sentir bon quand ça traversait le village !

  • Dans le temps, on se n’en inquiétait pas. Les odeurs de fumier ou de purin faisaient partie du paysage… olfactif, si je peux m’exprimer ainsi. Maintenant, c’est à peine s’il ne faut pas demander la permission à ses voisins, par écrit et en quatre exemplaires, si l’on veut graisser son jardin de manière traditionnelle !

  • Ce n’est peut-être pas plus mal, suggéra prudemment Charles. Ca pollue l’air, quand même.

  • Les pots d’échappement des voitures, c’est mieux, peut-être ?

  • Euh… Je dois reconnaître que non. Mais c’est sans doute parce qu’on s’y est habitués qu’on trouve ces mauvaises odeurs normales.

  • On peut appliquer le même discours aux engrais naturels. Comme, de toute façon, avant, c’était à la fois disponible partout et surtout gratuit, les gens se fichaient bien de leur puanteur : ils en avaient vu d’autres. Et puisque tout le monde le faisait… Le fumier n’a été doublé par l’ engrais chimique que très progressivement : comme pour les machines, il a fallu attendre l’entre-deux-guerres pour le voir adopter par des agriculteurs plus que réticents au début, rebutés à la fois par son coût et par l’aspect « nouveauté » dont ils se méfiaient. Et puis… ça va sans doute te faire sourire, mais le tas de fumier dans une cour de ferme, jadis, c’était un symbole : on en était fier !

  • Pourquoi ?

  • C’était ce qu’on appellerait aujourd’hui un « signe extérieur de richesse » : plus il était grand, plus on était riche… puisqu’il était proportionnel au nombre de bêtes possédées. Dans le milieu, les parents souhaitant trouver un bon parti pour leurs enfants faisaient notamment attention à ça ! »

 

Charles n’en revenait pas. Puis le vieil homme remarqua : « ça paraît bizarre, je l’avoue, mais de nos jours, si les détails ont changé, le principe reste le même !

  • Ils étaient fermiers aussi, vos grands-parents ? » Charles pensa : « Qu’est-ce qu’ils faisaient, les arrière-grands-parents paternels de mon père ? »

  • Mon grand-père paternel, quand il était jeune, travaillait « à briques », comme on disait. On l’avait surnommé le « roi des « moleux » », parce qu’il savait comment mouler des briques vite et bien. Il ne faisait pas que les mouler, d’ailleurs : il fallait aussi charger le four, enfourner, cuire et défourner les briques. Il a fait ça plusieurs années dans sa jeunesse ; après, il a tenu un café et vendu du charbon. Le père de ma mère oeuvrait dans une usine de tissage en France. Il partait pour sa semaine. C’était relativement mieux payé qu’en Belgique… Ils étaient très nombreux à s’en aller ainsi. Entre parenthèses, il devait faire cinq kilomètres à pied pour prendre un train dans le village voisin en direction du Nord.

  • Il n’y avait pas de train ici ? Il me semblait avoir entendu parler d’une gare…

  • Si, mais celui qui passait ici n’allait pas dans cette direction. Pendant son absence, sa femme faisait le boulot qu’il aurait dû faire s’il était rentré tous les jours chez lui. Elle se chargeait donc de cette besogne peu agréable, celle d’extraire le purin de la fosse avec un seau attaché à une corde. Ah, elle était courageuse, tu sais ! Elle a dû, plus d’une fois, transporter des « tines », autrement dit des tonneaux, de ce purin sur une brouette en bois jusqu’à un petit champ qui se trouvait à plus de deux kilomètres de chez elle. Et tout ça en sabots ! Aller-retour, au bout de la journée, ça lui faisait quelques kilomètres ! Dans des conditions que je préfère ne pas te décrire…»

 

Charles fut incapable de réagir, tant l’information l’avait cloué sur place. Il fixait son grand-père avec des pupilles que des sentiments d’horreur et de pitié mêlées semblaient avoir dilatées. Son visage devint livide et son corps fut soudain parcouru de mille frissons irrépressibles.

« Ca va, mon garçon ? demanda le vieux, inquiet.

  • Euh… oui, oui » répondit l’adolescent qui reprenait peu à peu ses esprits en même temps que des couleurs. « J’imaginais seulement la scène, du moins dans la mesure où c’est possible. Ces méthodes n’avaient rien à envier à celles de l’esclavage ! » ajouta-t-il avec une hargne à la hauteur de sa stupeur.

Louis Dutilleul hocha lentement la tête, ému malgré lui par la sensibilité du jeune homme. Il se racla la gorge pour remarquer : « Tu as raison. A côté de cela, dans de somptueuses demeures ou des châteaux, des riches se la coulaient douce en ayant tout à dire ! On les craignait et personne n’osait se rebeller contre eux, même quand l’injustice était manifeste. La vie d’un pauvre, dans un passé pas si lointain, valait moins que celle du gibier qui courait sur leurs terres ! Et certains étaient même persuadés que c’était à cause du vice, notamment celui de l’alcoolisme, que les miséreux étaient aussi mal lotis…

  • C’est scandaleux ! Honteux !, dit le jeune homme en martelant les mots.

10:47 Écrit par Céline pour CDL | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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