30/04/2009

La plume de l'ange


PLUMEcouv..Titre : La plume de l'ange

Auteur : Jean-Pierre Meyer

Année de sortie : 2009


L'auteur  :

Concepteur Designer dans l’édition et la communication, Jean-Pierre Meyer est né le 12 mars 1955 à Tonneins dans le Lot & Garonne. Après des études de décoration à l’Académie Artistique Y. Derval pour devenir décorateur de théâtre, il rejoint l’Ecole Supérieure des Arts Modernes de Paris dont il est diplômé. Concepteur dans diverses agences de publicité et studio de création parisiens, il prends rapidement un statut libéral dont la liberté de création et l’indépendance de jugement conviennent mieux à son tempérament frondeur, contemplatif, passionné, excessif parfois, solitaire souvent...


Marathonien, grimpeur, passionné d’espaces et de hauts sommets, il parcourt les montagnes pyrénéennes et sait faire partager à qui sait respecter l’ordre des choses ancestrales de la montagne, ses escalades et escapades buissonnières sur les sentes et les cimes pour caresser tous ensemble le ventre des anges...


Il compose des chansons, peint, écrit et vient de signer chez Chloé des Lys pour l’édition de son nouveau roman “La plume de l’Ange”.


Il vit désormais avec tribu et enfants qu’il a extirpé de justesse des excès de lumière de la ville croqueuse d’âmes fragiles pour leur faire parcourir ses sentiers d’enfance, doux et sucrés, joyeusement accordés au soleil généreux dans la quiétude des hauteurs du Lot & Garonne où il a réappris à aimer doucement et patiemment chacune des saisons...


Extrait :

Les deux hommes éclatèrent de rire. Plantés là, sur ces deux mètres carrés de bonheur, avec le vide tout autour qui plongeait à pic vers la terre des hommes d’en-bas, ils savouraient l’immensité lumineuse que le ciel leur offrait et l’état magique d’extase qui se répandait partout dans leurs têtes avec tant de bonheur.


Ils cassèrent la croûte en silence, le regard perdu vers l’Ossau, le Balaïtous et un peu plus à l’Est, le Vignemale.

De temps en temps, leurs regards se croisaient, ricochaient, fuyaient. Enzo attendait. Jérôme semblait perdu, avoir du mal à retrouver suffisamment de haine pour parler. Ses premiers mots furent même empreints de complaisance :

- Merci guide. Merci pour tout. Votre patience, vos conseils, votre expérience et le bonheur de me retrouver ici. J’espère ne pas vous avoir fait perdre trop de votre temps.

Enzo remarqua le retour du vouvoiement. Chacun retrouvait sa place. La trêve semblait consommée...

- Vous savez, je n’ai pas à “rentabiliser” mon temps. Contrairement à certains, le temps n’a jamais pour moi une valeur marchande. Je revendique complètement la joie de perdre du temps, de m’égarer dans ce labyrinthe de la contemplation, de l’observation, des divagations libres de l’esprit, de l’ennui apparent. J’ai toujours gagné mon temps en le perdant !

- N’essayez pas de m’embrouiller, coupa Jérôme. J’ai besoin de comprendre simplement. Avec mes mots à moi. Je ne suis pas toubib… D’ailleurs pourquoi vous n’exercez plus...

- Ça ne regarde que moi.

- Et Babou dans tout ça ?

- Dans tout ça quoi ?… J’ai connu Babou lors de missions humanitaires communes. En Afghanistan, à Bujumbura au Burundi lors de l’arrivée des réfugiés congolais, en Chine à Malawi et Baoji, à Kailahun en Sierra Leone lors de l’épidémie de paludisme. Nous faisions équipe avec trois autres bénévoles. Une équipe formidable. Et puis il y a eu la Mauritanie…


Il resta un instant songeur, s’obligea à refuser ces visions qui faisaient le forcing en voulant dérouler le film des souvenirs.

-… C’est une chic fille, poursuivit-il. Vous avez beaucoup de chance. Ne la laissez pas passer. Aimez-la de toutes vos forces. S’il vous plaît, aimez-la de toutes vos forces !

- Ça, si vous permettez, c’est mon problème. Et après ?

- Quoi et après ?

- Arrêtez de me prendre pour un imbécile, s’emporta Jérôme, chaque fois que ce foutu prénom d’”Enzo” arrive dans une conversation, elle est troublée, gênée, fuit, esquive, se renferme, s’enfuit dans un monde où je n’ai pas accès. Marre qu’on se foute de ma gueule. Je l’aime, elle m’aime, elle va devenir ma femme et je veux comprendre. Je veux savoir. Et pour son gosse, vous n’êtes bien sûr au courant de rien...


Enzo devint livide.


- Un gosse, quel gosse ?

- Ce foutu marmot qu’elle a chopé avec je ne sais qui dans un de vos foutus pays où vous alliez jouer au bon samaritain au lieu de soigner la misère que vous aviez sur votre pallier…

- Babou ? Un enfant ?

- C’est ça, prends-moi en plus pour un con ! Vous parcouriez le monde ensemble, vous ne vous lâchiez apparemment jamais ou peu la grappe et tu n’as rien vu, rien senti, pas vu son ventre s’arrondir… t’es vraiment un enfoiré de toubib !


Enzo était littéralement terrassé. Assommé, abasourdi vidé, sans force. Comment cela fut-il possible. Impensable, inconcevable. Une erreur, il y avait forcément erreur. Cet homme se trompait, inventait, le provoquait, cherchait à le déstabiliser. Il cherchait dans sa tête à recomposer les éléments du puzzle quand lui revint en pleine figure la disponibilité qu’avait souhaité prendre Babou. Cette fameuse année sabbatique qu’elle avait prise à l’hôpital Trousseau à Paris dans le service des urgences infantiles de son ami Collard. Pour “recoller” momentanément avec le “confort” hospitalier, comme elle disait alors. Enzo se souvenait maintenant très bien de sa demande. Ils en avaient parlé ensemble. Il s’entendait encore lui dire :

D’accord Babou. Tu as raison. Prends un peu de recul et reviens-nous vite avec le plein d’énergie. On en a besoin ici. Je comprends ta saturation et ton ras-le-bol, ton besoin de te ressourcer et de retrouver la confiance... J’ai aussi mes moments de doute. Babou ?… N’oublie pas nos mystères, les espérances qu’on entrevoit dans nos mêmes rêves. On doit encore ensemble écouter le cœur de la terre… Tu vas terriblement me manquer !”


Jérôme regardait l’homme décomposé qui lui faisait face avec une certaine satisfaction. On lisait sur le visage d’Enzo la douleur de la rétrospection des moments partagés avec sa compagne. Enzo trouva la force de balbutier :

- Je vous assure, je ne savais pas…

- Je sais. Babou m’a raconté et affirmé que le père de cet enfant n’était au courant de rien.

-… ce serait moi le… père ?

- C’est la réponse que je suis venu chercher !

- Mais seule Babou peut vous la donner ! Comment le pourrais-je ?

Puis après un long moment de silence, il reprit :

- Dès que nous avons été mis en présence l’un de l’autre, nous avons su que la vie nous précipiterait inexorablement dans les bras l’un de l’autre. Nous avons lutté. Bon Dieu, que nous avons lutté, repoussé, malmené nos sentiments. Tellement complices. Tellement faits l’un pour l’autre. Avec tellement de tendresse à s’échanger. Des wagons d’amour qui roulaient l’un vers l’autre... On s’est aimé comme je le souhaite à tout être humain. On était tellement forts, invincibles, au-dessus de tout, des lois comme des principes. Des rebelles aimants... On était beaux tellement on vivait juste. Et je suis parti un jour. Pas de gaieté de cœur. Simplement je devais le faire. Ne me demandez pas pourquoi… Je sais qu’elle a eu mal. Je sais que j’ai eu mal.

- Tu l’aimes encore ?

- Je l’aimerai toujours. Elle m’aimera toujours. Ces amours-là sont forcément éternels, intemporels. Mais ce sont des amours inaccessibles au commun des mortels. Babou et moi sommes des anges aimants. Ni elle, ni moi, ni même toi n’y pouvons quelque chose ! Condamnés à vivre avec… toi comme nous. Elle est bien au chaud, là quelque part au creux de mon cœur qui bat à présent pour Amélie, la femme qui partage ma vie, qui sait, qui a compris et accepté. Comme tu dois en faire de même. Je ne reverrai plus Babou. C’est sûr. C’est mon passé éternellement présent. Je suis son passé éternellement présent. Nous avons cessé de parler, mais ça n’est pourtant pas le silence. Aime-la comme un seigneur, elle le mérite...


Puis après quelques instants il s’inquiéta :

- Et cet enfant comment est-il ?

- Je n’en sais fichtre rien. Elle l’a abandonné à sa naissance pour des raisons qu’elle s’est évertuée à m’expliquer. Bref, des proches de sa famille l’ont accueilli et élevé...

- Il devrait avoir six ou sept ans! Mais comment a-t-elle pu... Pourquoi s’est-elle tue… Et si c’est moi le père... Non, cette histoire est insensée... tu me baratines... dis-moi que tu as tout inventé !

- Non, je n’ai rien inventé toubib. Et ce que je sais, c’est que tu te trouveras toujours en travers de ma route. Tu seras toujours celui qui hantera mes nuits, qui mettra sa main entre nos bouches, qui fera des cris de porcelet aplati sous le lit quand je lui ferai l’amour, qui sera dans ses regards quand je la verrai rêver... J’aime cette femme sans doute plus simplement que tu ne l’as fait. Sans me prendre la tête, sans tes trains d’amour qui ne déraillent jamais, sans tes métaphores savantes et enjôleuses, sans défier les lois et les principes dont tu as plein la bouche. Vous protégez des mystères dont je suis malheureusement exclu et qui me déstabilisent profondément. Désolé je ne suis pas de votre famille des anges aimants. Je ne suis qu’amoureux terrien et éperdu de cette femme... mais à la folie !


L’homme se leva. Ses yeux étaient injectés de sang. Son regard transpirait la haine. Ses mains se mirent à trembler...


Enzo eut très peur.


 

11:04 Écrit par Céline pour CDL | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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